Sarah Gaffino, 1997 :
Fernand Dubuis (1908-1991), Le Violoncelliste, s. d. [vers 1947], huile sur toile, 130 x 100 cm. Musée d'art du Valais, Sion. Don de l'artiste en 1968. Inv. BA 505 Fils de peintre, Fernand Dubuis reçoit ses premières leçons de dessin de sa mère. Lorsqu'il souhaite approfondir sa formation dans une école d'art, le Valais ne lui offre toutefois aucune possibilité. A la fin des années vingt, le canton est encore totalement dépourvu d'institutions artistiques, telles qu'école, musée ou galerie d'art. D'autre part, la peinture exposée et diffusée par d'autres canaux se cantonne dans les divers registres du post-impressionnisme, et n'offre guère de prise aux tendances artistiques les plus novatrices des premières décennies du siècle (fauvisme, cubisme, expressionnisme). L'année où Dubuis quitte le Valais pour se former, l'Exposition cantonale de 1928 marque le triomphe de la peinture identitaire incarnée par les peintres proches de l'Ecole de Savièse. Comme deux autres peintres de sa génération, Paul Monnier (1907-1982) et Léonce-Maurice Gaudin (1903-2001), Fernand Dubuis quitte le Valais peu avant 1930. Alors que Monnier restera en Suisse et reviendra même en Valais en 1934, Gaudin et Dubuis émigrent définitivement et s'installent tous deux à Paris où ils font une carrière marquée par le contact direct avec la scène artistique de la capitale française. A cet égard, l'œuvre de Dubuis est particulièrement significative en ce qu'elle épouse une partie de l'évolution artistique des années vingt aux années cinquante. Elle est notamment marquée, dans l'entre-deux-guerres, par ses rencontres avec les artistes post-cubistes Maurice Denis (1870-1943), Raoul Dufy (1877-1953), Fernand Léger (1881-1955), Gino Severini (1883-1966), André Lhote (1885-1962) et Roger Bissière (1886-1964). Ce n'est toutefois qu'à partir de la fin de la guerre que Fernand Dubuis se résout aux formules post-cubistes, après avoir travaillé dans un registre figuratif d'un expressionnisme tempéré. Le violoncelliste du Musée d'art du Valais offre à cet égard un témoignage privilégié sur l'évolution de l'artiste dans la seconde moitié des années quarante. Alors que les arabesques d'une première version du Violoncelliste, en 1946, évoquent encore avec insistance le volume, la version du Musée d'art du Valais accentue davantage les tracés angulaires. La concentration et la densité des plans solidement agencés en une composition mobile, rappellent l’œuvre de Raoul Dufy, que Dubuis a rencontré à Venise en 1935 déjà. Les deux artistes sont imprégnés d’une culture classique élégante et fraîche, et tous deux sont attirés par l’élément descriptif et le pittoresque. Du cubisme, ils ont retenu l’art de jouer avec la forme et la géométrie. Le cubisme a servi de base à leur lyrisme. Avec d'autres artistes, ils partagent un intérêt simultané pour le registre musical (1). L’allure "décorative" de ce Violoncelliste résulte de l'alliance singulière du dessin et de la couleur. Diverses valeurs de rouges et d’oranges sont structurées par quelques accents noirs et blancs. Sans jamais perdre son équilibre, l'œuvre tourbillonne au milieu d’un foisonnement de formes et de lignes gracieuses: arabesques, volutes, lignes ondulantes et souples; elle tournoie et rayonne de mille feux en s’animant d’une verve joyeuse, sous le regard austère et sérieux du musicien. Le champ de la toile, traversé par de nombreuses lignes aiguës et contrastées, est tissé de correspondances. La matière se dévoile sous l’action de ces résonances entre les lignes et les formes qu’elles engendrent, entre les formes et la matière qu’elles éveillent et entre la matière et la lumière qui se dégage de ce chaos voluptueux. Le contraste entre la souplesse de la colonne de marbre et la rigidité de l’archet, ainsi qu’entre la forme triangulaire si exacte et si blanche du plastron et les formes redondantes et gracieuses du violoncelle frappent. Le triangle du plastron a beau trouver son répondant dans la présence du métronome sur le marbre, les tensions s’exacerbent peu à peu dans cet univers animé. Dubuis, qui était un passionné de musique, a su donner à son Violoncelliste l’expression dynamique et émouvante de l'art musical. (1) Voir: De l’archet au pinceau. Rencontres entre musique et arts visuels en Suisse romande, éd. par Philippe Junod et Sylvie Wuhrmann, Lausanne: Payot, 1996. in: “Fernand Dubuis, Le violoncelliste, s.d. (vers 1947)” dans Le Musée cantonal des beaux-arts de Sion, 1947-1997. Naissance et développement d'une collection publique en Valais: contextes et modèles, dir. par Pascal Griener et Pascal Ruedin, Sion: Musées cantonaux, 1997, p. 298-299.
