Suzanne Auber (* 1932, peintre, sculptrice)
La Peluche vert pomme


Picture

Sarah Gaffino, 1997 :

Suzanne Auber (*1932), La Peluche vert pomme, 1987, huile, acrylique, tempera, papiers collés, paille sur morceaux de toile, le tout marouflé sur toile, 153 x 312 cm. Musée d'art du Valais, Sion. Inv. no 1719. Achat sur en 1989 La Peluche vert pomme joue sur d’autres registres que la Marée basse (Musée d'art du Valais, BA 1846). Quoique marquée par les interventions des artistes "graffiteurs" des années 1980, elle témoigne d'une expression plus individuelle et de l'usage d'un vocabulaire personnel. Surprise en pleine chute, oppressée (2) par une toile plus allongée que haute, ou encore suspendue à rien d’autre qu’à son propre élan propulseur, "les quatre fers en l’air", la figure magistrale qui fait saillie de la toile avec violence, de manière frontale, entraîne avec elle tout un bagage tourmenté de couleurs vives, réalisées “en pleine pâte”. Derrière se profilent quelques formes évasives, mais poignantes. L’allure grotesque et molle de cette peluche colossale aux membres désarticulés contraste avec la facture mouvementée, vigoureuse, aux accents vifs et tranchants, du milieu qui la porte. Quelques formes, au milieu de cette surface riche et sensuelle, sont reconnaissables (3), comme la reproduction miniaturisée de la peluche en haut à droite, représentée en chute libre, dans une position tout aussi exubérante que son modèle, mais dont la teinte blanchâtre perturbe l’œil (4). Ou encore, plus tranchée, la figure noire et sinistre qui se tient désespérément droite, face aux deux peluches, au milieu de cette débauche de matières. C’est toute une mythologie personnelle que l’artiste met en place dans son œuvre, mythologie qu’il serait vain de vouloir expliquer, mais qu’il faut nous contenter de raconter, sans prétendre à une interprétation exhaustive. Captant ses impressions, ses expériences primaires en une savante juxtaposition de strates (dessin, matériaux divers et couleurs), reprenant plusieurs fois chaque élément, lequel nuit alors au précédent pour mieux l’exalter, Auber nous offre un art immédiat et direct. L’artiste réalise un tour de force expressif qui frise les plus hauts degrés de l’émotion, entraînant dans son geste large et nerveux toute une gamme de sentiments troublants, affolants et pénétrants qui donnent à l’œuvre son caractère cathartique sauvage et intense. Tendresse, érotisme et supplice se mêlent avec fureur en une effervescente bourrasque. L'expressivité se matérialise et s'incarne presque (5); la Peluche se fait humaine sous nos yeux, entre l’héroïsme et la déchéance, en un processus géologique lent. Chaque composante garde son autonomie: ni couleur ni matière ne respectent plus le contour du dessin, chacun vit de sa vie propre. L’artiste s’est à ce point investie dans son œuvre qu’elle n’a pas jugé nécessaire de la signer. Tout a été dit, sa toile est une signature à elle seule. Sa Peluche parle plus radicalement qu’un nom. Le titre (6), par contre, est présent en bas à gauche, même s’il paraît refoulé, acculé sous la masse imposante de la peluche: imperturbable dans son graphisme face à l'invasion de la matière, il semble trahir le besoin du peintre de contrôler cette profusion d’éléments, et donne aux graffiti majestueux qui se pressent contre la toile une note apaisante et docile. Le titre régit ce spectacle gestuel par sa présence allusive mais puissante. (2) Picasso raplatissait ses figures en les déformant démesurément (voir Guernica et La chute d'Icare par exemple, fig. ci-contre); Willem de Kooning a continué le processus en comprimant ses formes jusqu’à remplir tout l’espace de la toile; de même, Auber étire sa peluche, l’écartèle pour envahir toute la composition. Voir: Diane WALDMAN, Willem de Kooning, Londres: Thames and Hudson, 1988. (3) Voir la peinture de Jean Fautrier et en particulier ses Otages: quelques formes vagues à la limite de la réalité, évocations passionnées et austères. Voir: Jean Fautrier, catalogue d'exposition, Biot, Musée national Fernand Léger, Budapest, Mücsarnok, Paris: Réunion des musées nationaux, 1996. (4) C’est le seul endroit sur la toile où la couleur a été à ce point neutralisée. Ombre inquiétante, cette figure blafarde s’oppose au reste de façon presque brutale. (5) Voir aussi les œuvres d'Alberto Burri et de Jean Fautrier: ce n’est pas seulement un jeu avec les surfaces et les matériaux; ils ne cherchent pas à se dégager de la surface, mais à y entrer, à faire corps avec elle. (6) Les titres ont une grande importance chez Suzanne Auber. Ils apparaissent en général à la fin de la réalisation, et sont comme le point d’orgue magistral de l’œuvre in: Suzanne Auber, La peluche vert pomme, 1987” dans Le Musée cantonal des beaux-arts de Sion, 1947-1997. Naissance et développement d'une collection publique en Valais: contextes et modèles, dir. par Pascal Griener et Pascal Ruedin, Sion: Musées cantonaux, 1997, pp. 346-347.